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28 août 2004
Didier Gualeni

L’Afrique à poings nus de Philippe Bordas

Philippe Bordas nous entraîne en plein cœur de Mathare Valley, le plus grand bidonville d’Afrique. Il nous plonge dans une salle de catéchisme reconvertie en salle de boxe par un missionnaire danois. Ce père blanc a préféré que les petits malfrats s’entraînent en salle avec l’espoir de devenir des champions de boxe, plutôt que de traîner dans les rues à faire des mauvais coups.

© Philippe Bordas

A vingt cinq ans Philippe Bordas découvre l’Afrique et se passionne pour ces lieux qui sont loin des clichés de grands espaces, de savane et d’animaux sauvages. Il nous fait découvrir l’ambiance sombre de cette salle d’entraînement ou il n’y a pas assez d’air pour que tout le monde respire. On ressent la chaleur de la pièce, on imagine l’odeur de la sueur et l’envie des boxeurs d’aller le plus loin possible pour suivre la voie de Mohamed Ali, le premier champion du monde de boxe, sacré sur la terre africaine.
La Maison européenne de la photographie à réussi une belle scénographie en rendant une salle complètement obscure. La seule source de lumière vient des spots qui éclairent les images. Dans cette salle voûtée de cet ancien hôtel particulier on entend * en bruit de fond, le souffle des hommes qui s’entraînent, les coups portés par les gants de cuir, le frottement des chaussures sur le sol. Toute une série d’images en noir et blanc, nous transporte dans un autre monde avec des hommes qui espèrent changer de condition à la force de leurs poings. En 1988 deux d’entre eux y parviendront en recevant une médaille olympique à Séoul. Ils quitteront le ghetto pour devenir boxeurs professionnels à Las Vegas. Le miracle peut avoir aussi des conséquences tragiques, quand Il arrive que le corps de l’un d’eux, mort sur un ring aux Etats Unis, revient au pays.

Dans un autre espace baignant dans une lumière douce, une série de grands formats présente des portraits posés, la couleur des corps et des tenues des sportifs tranche sur le mur recouvert de vielles peintures vertes et rouges (les couleurs du drapeau kenyan).

© Philippe Bordas

Au Sénégal on pratique un autre sport de combat, la lutte ; une lutte ancestrale qui a ses règles, son cérémonial. Philippe Bordas nous montre l’entraînement de colosses qui vont s’affronter comme des gladiateurs, dans un stade à ciel ouvert. Les corps sont plus imposants que ceux des boxeurs du Kenya. Ils sont soumis à un régime alimentaire à base de maïs et à des exercices de musculation effrénés. La lutte étant rituelle, la préparation passe par des marabouts qui réalisent une décoction destinée à repousser les mauvais esprits, des chants de femmes, des incantations collectives, des danses. La suite de l’exposition se trouve dans une salle toute en longueur, remplie d’images qui mettent en avant ces corps puissants, imposants, luisants, avec des visages graves de combattant qui se concentrent sur la victoire.

Aux photos de Philippe Bordas s’ajoutent des vieux albums photo, des journaux locaux, des notes personnelles, des chants guerriers, des lettres ainsi qu’une petite statue en bois.

Les deux types de combats que nous fait découvrir Philippe Bordas s’opposent. La géographie des lieux les oppose, avec à l’extrême est de l’Afrique, Nairobi au Kenya et à l’extrême ouest Dakar au Sénégal. C’est aussi l’état d’esprit qui n’est pas le même. L’un enferme le combattant, lui donne des accessoires, l’expose et l’exporte en tant que produit de la mondialisation, l’autre laisse l’homme frapper à mains nues (les coups peuvent être mortels) et à ciel ouvert en suivant un rituel ancré dans une tradition plus que millénaire.).

© Didier Gualeni

Philippe Bordas à grandi à Sarcelles, en 1986 il s’achète un Leica et décide de repartir à zéro. Ainsi à 25 ans il s’exile en Afrique et rentre en contact avec les boxeurs de Mathare Valley. De retour en France en 1988, il devient reporter et portraitiste pour des magazines. Il est aussi connu pour être le photographe attitré du chanteur MC Solar et le réalisateur de son clip « Victimes de la mode ». Il poursuit parallèlement un travail en profondeur sur l’Afrique. Il va publier prochainement un livre sur les vieux chasseurs du Mali et un autre ouvrage sur le peintre encyclopédiste ivoirien Brulé Bouabré.

© Philippe Bordas

Le très beau livre publié à l’occasion de cette exposition par Le Seuil, « L’Afrique à poings nus », contient plus de 300 photos en noir et blanc et 170 pages de texte. Il est dédié aux boxeurs du Kenya et aux lutteurs du Sénégal. Il a reçu le Grand Prix du Livre Thomas-Cook.

En 1996, Philippe Bordas a réalisé un film en couleur, alors qu’il était pensionnaire de la Villa Médicis Il s’agit d’un documentaire sur le lutteur Moustapha Gueye. Il s’intitule "Grand Combat" et a été sélectionné à l’époque au Festival de Venise. La vidéo est projetée en continu dans l’enceinte de l’exposition.

L’exposition se tient à la Maison européenne de la photographie jusqu’au 17 octobre, il ne faut pas la manquer c’est une des plus belle et plus chaleureuse exposition du premier semestre 2004.
http://www.mep-fr.org.

*« La kitchen » (Société de développement et de création artistique) a réalisé, à partir des bandes-son enregistrées par Philippe Bordas à Nairobi et Dakar, la conception de l’environnement sonore, la mise en place du système interactif et de spatialisation.

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