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Le silence intérieur d’une victime consentante : Portraits photographiques par Henri Cartier-Bresson

dimanche 26 mars 2006Didier Gualeni

On connaît Henri Cartier-Bresson en tant que reporter pour les photos qu’il a prises en Espagne, en Inde et à Paris... Il saisit des instants de vie en se promenant dans les rues capte des gens qui s’activent, travaillent, se bousculent et se reposent. La Fondation Henri Cartier-Bresson inaugure la première exposition consacrée à ses collections avec un thème original et inattendu, celui du portrait. Ce livre est le catalogue de l’exposition.

On découvre ainsi un Henri Cartier-Bresson portraitiste. Les photos qui sont rassemblées dans l’ouvrage couvrent une période qui va de 1931 à 1999, elles ont été réalisées principalement en Europe et aux Etats-Unis. Elles sont parfois le fruit de commandes, c’est par exemple l’éditeur alsacien Pierre Braun qui l’a sollicité pour illustrer un livre sur les peintres, ce qui va donner l’occasion à Henri Cartier-Bresson de rencontrer Matisse, Bonnard et Braque. Né en 1908 Cartier-Bresson cessera son activité de reporter en 1970 pour se consacrer au dessin, il continuera tout de même à faire des portraits photographiques de gens qui l’entourent, sa famille, ses amis, des artistes que l’on retrouve dans cet ouvrage.

Le peintre va rester face à son modèle pendant des heures, le modèle va s’acclimater à la situation, il va forcément se détendre, se relâcher par rapport à l’image qu’il veut donner de lui. Avec le photographe la situation est différente la prise de vue est si rapide que le sujet peut « tricher » et se montrer crispé, différent de ce qu’il est habituellement, se donner une image. Celui qui détestait être pris en photo avait réfléchi à la question, Henri Cartier-Bresson disait : « Je cherche surtout un silence intérieur. Je cherche à traduire la personnalité et non une expression ». Il est contre une mise en scène sophistiqué du sujet. Truman Capote à l’issue de la séance de photo comparera Cartier-Bresson à une libellule avec un appareil photo rivé sur l’œil. On le sait, pour Henri Cartier-Bresson, le négatif ne doit pas être recadré, le tirage doit être sa fidèle reproduction. Si on compare les portraits d’Henri Cartier-Bresson à ceux réalisés par Arnold Newman, photographe portraitiste américain, on voit que l’approche, la méthode et les moyens sont très différents Newman déclare « Je sais qu’il n’y a aucune définition absolue du portrait, et qu’il n’y en aura jamais [...]. Ce qui fait la différence, ce sont l’intérêt, la passion et la capacité de chacun à communiquer. Ce n’est pas avec un appareil mais avec son cœur et son esprit que l’on prend des photos. ». Arnold Newman ne résiste pas à recadrer ses photos cela donne par exemple l’image emblématique d’Igor Stravinsky accoudé sur son piano à queue, grand ouvert, où l’on voit une gosse masse noire qui tranche sur un mur blanc et gris, et en bas dans le coin gauche, presque minuscule, le pianiste. Cette photo de Newman date de 1946, Henri Cartier-Bresson fera le portrait de Stravinsky en 1967, le compositeur n’est plus accoudé à un piano mais à un canapé, ses mains reposent sur une canne, son regard est dirigé vers le sol. Il n’est pas question de dire que telle photo est réussie et l’autre pas, cette comparaison veut juste montrer que le regard du photographe sur son sujet n’est jamais objectif, que le portrait est multiple.
Autre exemple, Francis Bacon sera photographié par Cartier-Bresson en 1971 et par Newman en 1975, ce dernier compose son image en empruntant à Bacon son univers, une ampoule nue au plafond, des zones d’ombres marquées sur le visage. Cartier-Bresson saisi un Bacon devant une tasse de thé chinoise, scrutant le regard du photographe qui se cache derrière son objectif, les deux images n’ont rien en commun, le seul dénominateur commun est le peintre.

L’art du portrait est multiple Harcourt a construit son fond de commerce sur une technique d’éclairage, Pierre et Gilles vendent un décor kitch et un déguisement, Avedon un fond blanc avec des modèles expressifs, Désirée Dolron empreinte la palette des peintre flamands.

Dans les portraits d’ Henri Cartier-Bresson, on peut remarquer qu’il prend les gens de haut, le modèle est souvent assis, parfois allongé et le photographe lui se tient debout. Cette pratique a tendance à faire disparaître le cou du sujet photographié, le pousse à chercher l’oeil du photographe en levant les yeux. Par ailleurs on peut remarquer sur bon nombre de photos verticales que le sujet n’est présent que dans un tiers, parfois un quart de l’image, laissant apparaître largement l’environnement immédiat.
Henri Cartier-Bresson ne travaille qu’avec la lumière naturelle, aussi pour les photos d’intérieur, il demande à son sujet de se mettre à proximité d’une source de lumière, pousse la pellicule dans ses retranchements, quelques images ont un grain très important, une netteté limite et des contrastes faibles, cela est plus visible dans l’exposition car les formats sont plus grands. L’éditeur Thames & Hudson a réalisé un bel ouvrage en harmonisant le contraste des images, en optant pour une mise en page simple et efficace.



Thames & Hudson (Editeur)
Henri Cartier-Bresson (Photographe)
Agnès Sire, Jean-Luc Nancy (Auteurs)
Sortie : 12 janvier 2006
Collection : Beaux livres
Format : Relié, 153 pages, 21 x 2 x 25 (cm)
ISBN : 2878112741
Prix : 40 euros

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