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Surfaces américaines

dimanche 20 novembre 2005Didier Gualeni

Confrontés à une production grandissante de livres de photo, les éditeurs rivalisent d’ingéniosité pour que le client repère leurs livres en un clin d’œil sur les tables et les rayons des libraires. Avec Surfaces américaines, Phaïdon a réussi une belle opération de packaging. Cette touche d’originalité, inédite à ce jour dans le monde des livres de photo, donne une envie jubilatoire d’offrir cet ouvrage à ses amis.


En 1972, Stephen Shore parcourt une partie des Etats Unis en voiture, il note son quotidien dans un carnet de bord et réalise des photographies des lieux où il passe, des chambres de motel où il dort, des plats qu’il mange, des gens qu’il rencontre, des toilettes qu’il découvre ici ou là... De retour chez lui, il donne à développer ses films, au marchand de pellicules du coin de la rue, comme le fait n’importe quel photographe du dimanche.

Il exposera ensuite ces tirages à la Light Gallery sous le titre American surfaces. Les éditions Phaïdon ont reproduit une pochette Kodak d’époque dans laquelle se trouvaient les tirages. Cette enveloppe noire, jaune et blanche sert d’emballage au livre et fait référence à la démarche iconoclaste du jeune photographe qui a utilisé le circuit de monsieur tout le monde pour faire développer ses photos. On peut y lire, écrit à la main de l’employé de la boutique, le nom de Stephen Shore, la date de dépôt ; le 26 juin 1972, et voir deux étiquettes qui nous indiquent le prix du développement $ 1.90 et des 33 tirages $ 9.90.
Passé cet effet paquet cadeau, en déchirant le collant noir qui scelle l’enveloppe, on découvre un ouvrage à la couverture noire, aux pages de garde jaunes qui reprennent les couleurs Kodak de la pochette. Tel un album photo, les tirages 10 x 15 sont ordonnés sur les 229 pages blanches. L’originalité de ce livre tient également dans le fait que seuls 77 clichés de cette série avaient été publiés en 1999 sans mention de lieux et de date, alors que cette édition révèle 310 clichés, accompagnés du lieu, du mois et de l’année de prise de vue.

En France, avant sa première exposition en 2002 à la galerie Kamel Mennour, pratiquement personne ne connaissait ce surdoué de la photo. En effet, il commence à prendre ses premières images à 6 ans, à faire du labo à 10 ans. Alors qu’il a à peine 14 ans, il vend trois tirages au Musée d’Art Moderne de New York ! Sa rencontre avec Andy Warhol à 17 ans va lui permettre de faire de nombreuses images au sein de la Factory (l’usine d’artistes de Warhol). Le Metropolitan Museum en montrant son travail, exposera pour la première fois un photographe de son vivant : il n’a alors que 24 ans. En France, il n’a été révélé au grand public que cette année par une exposition organisée par le Jeu de paume à l’Hôtel de Sully (du 14 janvier au 20 mars 2005). Comme Martin Parr il est devenu la coqueluche des collectionneurs.

A l’époque de l’explosion des blogs où la publication régulière d’images de sa vie quotidienne est chose fréquente, on est frappé par la démarche originale de Stephen Shore menée il y a 33 ans ! Bob Nickas qui signe l’introduction de ce livre nous apprend que cette démarche documentaire exposée en 1972 à la Light Gallery avait déconcerté la critique. En effet il s’agit d’images banales qui représentent des façades de maisons, des enseignes de boutiques, des décorations d’intérieur de mauvais goût, des intérieurs de réfrigérateurs, des repas et reliefs de repas, des écrans de télé allumés dans des chambres de motels, des cuvettes de WC, des animaux domestiques. Dans les photos de portrait où il utilise parfois le flash, apparaît une grosse ombre sombre au tour du modèle, il arrive aussi que l’éclair se reflète sur un verre de lunette.... Cette série annonces des photos plus travaillées et réalisées à la chambre que l’on retrouvera dans l’ouvrage Uncommun Places.

Oklahoma City , juillet 1972
© Stephen Shore

Il faut reconnaître que William Eggleston et Stephen Shore ont sorti la photographie américaine du noir et blanc. La couleur qui jusque là était réservée aux photos de famille et aux reportages dans les magazines est entrée dans les galeries d’art. A la manière d’un Walker Evans et d’un Robert Franck, il sillonnera régulièrement et pendant plusieurs années les Etats Unis, donnant un portait photographique partial du pays. Il se refuse à monter les grands espaces et préfère une vision personnelle où la joie de vivre n’est pas mise en avant, on sent un côté déprimé, une sorte d’introspection. Dans un entretien avec Lynne Tillman en 2004, Stephen Shore déclarait : "J’enregistrais ma vie.".
Sa démarche est bien différente d’un homme comme Atget dont la préoccupation était de photographier sa ville en mutation, la vie dans les rues de Paris et de répondre également à des commandes. Stephen Shore a influencé de nombreux photographes dans les années 1980 et 1990. Il a été nommé directeur du Photography programm au Bard College dans l’état de New York et ses photos sont présentes dans les plus grandes collections et fonds internationaux.


Phaïdon (Editeur)
Bob nickas (Auteur)
Stephen shore (Photographe)
Parution : 1er novembre 2005
Format : 23 x 4 x 34 , relié, 231 pages
ISBN : 0714894613
Prix : 49,95 euros

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